Aujourd'hui, comme vous le savez bien, c'est le 28 Octobre, c'est la Fête Liturgique des Saints Apôtres Simon et Jude, mais c'est aussi l'anniversaire de l'Ordination Episcopale de cinq évêques haïtiens: Mgr François Wolff Ligondé, Mgr Jean Jacques Claudius Angénor, Mgr Carl Edward Peters, Mgr Jean Baptiste Décoste et votre serviteur Emmanuel Contant. Trois d'entre eux sont déjà partis pour la maison du Père. Les deux autres, Mgr F. W. Ligondé et Mgr Emmanuel Constant, sont encore en vie se demandant si le Seigneur ne les aurait pas oubliés ou s'il désire tout simplement qu'ils soient encore dans cette vallée de larmes pour faire pénitence pour eux-mêmes, pour Haïti, pour le salut du monde. Lui seul a la réponse car lui seul est omniscient. Faisons lui confiance et abandonnons nous pleinement, totalement à sa divine providence et à sa divine miséricorde. Pour moi, comme aussi, je le devine, pour Mgr Ligondé absent momentanément du pays, un double sentiment nous habite: un sentiment de gratitude et un sentiment d'humilité. « Merci Seigneur pour tout ce que tu as fait pour et par tes indignes serviteurs; Pardon pour nos hésitations, nos doutes et nos défaillances .»
Chers Amis, ces deux évêques font peut être pour vous figures de rescapés. Oublions les un instant et essayons de découvrir une autre dimension, un autre aspect du 28 Octobre 1966 dont nous faisons mémoire aujourd'hui. Si à cette date tout le pays a vibré d'une intense émotion, si les cloches de toutes nos églises des villes et des campagnes ont sonné à perdre haleine, si la Cathédrale de Port-au-Prince remplie à craquer a palpité de joie et d'une allégresse partagée par le Président de la République et son Gouvernement, par le clergé des cinq diocèses, par les religieux et les religieuses de divers instituts et congrégations, par les représentants de toutes les couches sociales, c'est qu'il s'agissait en réalité d'un événement qui marquait la naissance de la hiérarchie autochtone de la toute jeune Église d'Haïti. Rappelons à grands traits cet événement. Le Président François Duvalier, l'homme de la Négritude, l'ethnologue des Griots, était conscient de la capacité des descendants africains à assumer toutes les formes de responsabilités. Le Pape Paul VI de son côté avait jaugé avec satisfaction la maturité du clergé indigène. Ils se sont laissés guider tous les deux par l'Esprit Saint et ils ont conjugué leurs efforts pour dire à l'Église d'Haïti: « Duc in altum ! » En effet Ils ont tout arrangé pour que selon les dispositions du Concordat et les normes du Droit Canon les cinq élus, élus pour être responsables de diocèses, reçoivent l'Ordination épiscopale de l'envoyé spécial du Pape, Son Excellence Mgr Antonio Samoré, qui sera secondé comme coconsacrants par Mgr Albert Consineau évêque du Cap Haïtien et Mgr Rémy Augustin premier évêque haïtien consacré en 1953 comme auxiliaire à Port-au-Prince. Il allait devenir par la suite évêque de Port de Paix.
Au 28 Octobre 1966 l'Eglise d'Haïti comptait, un archevêque à Port-au-Prince (Mgr F. W. Ligondé), un évêque résidentiel aux Cayes (Mgr Jean Jacques Claudius Angénor), un évêque résidentiel aux Gonaïves (Mgr Emmanuel Constant), un évêque auxiliaire a Port-au-Prince (Mgr Jean. Baptiste Décoste), un évêque auxiliaire aux Cayes (Mgr Carl Édouard Peters), tous haïtiens, tous conscients de leur responsabilité comme successeurs d'apôtres, tous conscients de leur mission d'enseigner, de guider, de sanctifier le Peuple de Dieu « in persona Christi » pour que l'Église soit vraiment corps du Christ Total. Ils étaient tous conscients de l'obligation qu'ils ont de manifester l'amour du Père, comme le Christ qui dit aux évêques dans l'aujourd'hui de l'histoire ce qu'il disait aux ‘douze':
« Comme le Père m'a envoyé moi aussi je vous envoie …»
« Soyez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre ...»
« Recevez le St Esprit, Il sera votre Force …»
« Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps ...»
En toute modestie reconnaissons que le Seigneur était et est encore avec nous puisque graduellement le Saint-Siège, en la personne du Pape, allait combler tous les sièges vacants par de nouveaux évêques haïtiens. Tous les évêques d'Haïti aujourd'hui sont haïtiens. Quel honneur, mais aussi quelle lourde responsabilité! « Ne crains pas, Église d'Haïti », semble nous dire encore le Seigneur, « Je suis avec toi ». « Merci, Seigneur, d'avoir toujours été effectivement avec nous ». En effet les embûches, les calomnies et même les persécutions n'ont pas manqué. Certains jours elles auraient pu humainement parlant nous faire sombrer dans le découragement ou même peut être dans la trahison, mais c'aurait été ne pas compter avec la fidélité du Seigneur à sa promesse d'être toujours avec nous pour apaiser les tempêtes et raffermir notre foi, notre espérance et notre courage. « Merci Seigneur, nous te louons et nous te bénissons maintenant et à jamais ! »
Chers amis,au jour du 28 Octobre 1966 un prêtre haïtien artiste musicien avait composé un chant, un chant de circonstance que toute la foule chantait avec un exceptionnel enthousiasme: « Alelouya Viv Granmet la ». C'est le titre du chant : un chant de louange donc que je vous invite à chanter avec moi.
« Alelouya, Alelouya,
Viv Granmèt la ! (bis)
Kè nou kontan, an nou chante
Alelouya, Viv Granmet la!»
Mais le dernier couplet si on y prête attention est en réalité plus qu'une louange de contemplatif.On y découvre tout un programme qui nous interpelle encore aujourd'hui. Il dit:
« Evèk kreyol nan pèp Kreyol »
« Bondie parèt tout an Kreyol »
« Kreyol kanpe, nou reskonsab »
« Ni bon kreyol, ni bon kretyen. »
Alelouya, Alelouya…
Quelle belle invitation, Mes Frères, à un travail d'inculturation devenu indispensable pour une authentique évangélisation ! « Evèk Kreyol nan pèp kreyol. Bondie parèt tout an kreyol ! »
Le Pape Jean Paul II disait autrement la même chose quand il écrivait:
« Une foi (fides) qui ne devient pas culture est une foi qui n'est pas pleinement vécue .» (Voir l'Osservatore Romano du 20 Mai 1982 ).
«... Grâce à l'inculturation, disait encore le Pape Jean Paul II dans Redemptoris Missio, l'Église incarne l'Évangile dans les diverses cultures et en même temps, elle introduit les peuples avec leurs cultures dans sa propre communauté; elle leur transmet ses valeurs, en assumant ce qu'il y a de bon dans ces cultures et en les renouvelant de l'intérieur ».
Certes beaucoup a déjà été fait en Haïti dans ce sens, surtout dans les domaines de la Liturgie, de la Catéchèse, et de la Pastorale Sociale. Toutefois ne nous arrêtons pas en chemin.
Sans doute une certaine vigilance s'impose. Le vaudou n'est pas mort. Le mélange pratiques chrétiennes et pratiques vaudouesques s'installe dans les mentalités et dans les mœurs plus que cela n'apparaît. Il faut freiner la confusion si l'on veut freiner la tendance à vouloir donner un statut officiel au vaudou pour essayer d'en faire selon l'opinion d'une minorité une religion nationale qui serait seule capable de rendre à l'homme haïtien son identité. Non, éléments culturels et croyance vaudou peuvent cohabiter mais ne sont pas identiques.
« Evèk Kreyol nan pep kreyol. » Redoublons d'audace et de détermination dans notre mission de pasteurs et d'apôtres.
Une fausse notion du respect dû à l'autre qui s'enferme dans de vielles traditions souvent néfastes, risque de paralyser et de bloquer l'effort qu'il faudrait déployer pour apporter lumière et libération, pour ouvrir les yeux à des merveilles insoupçonnées, à une espérance de vie en abondance, à un royaume de vérité, de justice, d'amour, de paix et de liberté.
D'ailleurs il faut à tout prix que nous soyons convaincus que « la plus grande pauvreté est de ne pas connaître et de ne pas suivre Jésus Christ et son Évangile. »
Il faut à tout prix que nous soyons convaincus d'avoir reçu un ordre du Seigneur. « Allez, enseignez toutes les nations; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du St Esprit. Apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mat 28, 19-20)
« En dehors du Christ, nous dit aussi l'Écriture, il n'est sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Actes 4, 12).
Avec l'Apôtre Paul nous devons affirmer: « Nous sommes serviteurs de JÉSUS CHRIST, choisis pour être apôtres, réservés pour l'annonce de l'Évangile de Dieu … Nous avons reçu de JÉSUS CHRIST la grâce de l'Apostolat afin d'amener, en son nom, à l'obéissance de la foi, toutes les nations païennes. » ( Rom I, 1 · 5).
Alors, « Malheur à moi si je n'annonçais pas l'évangile …» ( 1 Cor, 9, 16).
Mes Frères, Haïti, notre Haïti chérie, a plus que jamais besoin de l'Évangile; elle a besoin de l'Église, elle a besoin de nous. La violence gagne du terrain. N'est-ce pas qu'un groupe a annoncé publiquement à la télévision, sans masque, sans cagoule : Lundi (donc après demain) va commencer, à Port-au-Prince et aussi en provinces, une nouvelle « Opération BAGDAD »... !
« Evèk Kreyol nan pèp Kreyol »
« Bondie paret tout en kreyol »
« Kreyol kanpe, nou reskonsab »
« Ni bon kreyol, ni bon kretyen »
« Nou reskonsab .» C'est à nous de manifester le vrai visage du Dieu d'Amour. C'est à nous de faciliter l'accueil du Dieu d'Amour à visage kreyol par notre propre témoignage. C'est à nous de donner le ton en paroles et en actes si vraiment nous voulons avec Paul VI, avec Jean Paul II, avec Benoît XVI, avec le Christ lui-même, construire pour de bon la « Civilisation de l'Amour . » Cherchons en équipe, sous la conduite de l'Éprit Saint souvent invoqué, les voies et moyens pour la « Commune - Union. »
Sans vouloir abuser de votre patience permettez moi d'insister sur cinq pistes, que vous connaissez déjà d'ailleurs, sur cinq nécessités que j'avais signalées en 1997 lors du Synode des évêques à Rome pour l'Amérique.
Nécessité de cultiver un sens profond de l'accueil pour amener chaque fidèle à se sentir frère ou sœur de l'autre ou des autres dans une Église devenue FAMILLE ;
Nécessité de donner priorité à l'organisation d'authentiques communautés ecclésiales de base (ou petites fraternités). Elles sont lieux de prière, de réflexion et de partage.
Nécessité d'aimer et d'accompagner tous ceux qui sont dans la détresse ou qui croupissent dans l'ignorance, dans le vaudou et la superstition.
Le meilleur service à leur rendre, en tant que pasteurs, en tant que
prêtres, ce n'est pas en s'engageant dans la politique, mais en leur apportant la Parole qui éclaire, les services d'éducation, de santé, et de promotion sous toutes les formes.
La Parole de Dieu a force d'autorité d'où la nécessité de la retrouver partout dans toute sa pureté. Elle éclaire, elle console, elle fortifie. Les cours bibliques ne devraient pas être un luxe. La bible est le livre dont on ne se sépare pas.
Nécessité enfin, de développer chez les jeunes et les moins jeunes une mentalité missionnaire dans une Église entièrement et essentiellement missionnaire.
Que Saint Simon et Saint Jude, colonnes de l'Église avec l'ensemble du collège apostolique, nous soutiennent et nous accompagnent dans les efforts que nous continuons à déployer pour que règne à jamais le Christ notre Espérance et notre Salut.